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Joseph Ardiet, mendiant par amour - Partie 2

  • 28 janv.
  • 6 min de lecture

Nous avons laissé nos jeunes amoureux enfermés au dépôt de mendicité de Vannes à la fin du mois de septembre 1788. Notre première interrogation était de savoir si leur amour avait surmonté cet enfermement mais aussi tous les obstacles liés à leur différence de classe.


Nous avons donc poursuivi nos recherches, et c'est avec surprise que nous avons découvert que Joseph avait déjà été emprisonné, peu de temps auparavant, au dépôt de mendicité de Bordeaux.

extrait d'un registre d'écrou du depot de mendicite de Bordeaux en 1788
Registre d'écrou du dépôt de mendicité de Bordeaux, comprenant les noms et signalements des détenus, la date de leur entrée et de leur sortie, les causes de leur détention et les motifs de leur mise en liberté (1773-1794) - C 1133 (AD33) 

Sur le registre d'écrou, il est dit natif de Dole. Les informations étant orales, cette inexactitude ne remet pas en question notre certitude qu'il s'agit bien de notre homme. Le signalement, quoique légèrement différent, correspond à celui fait par le brigadier Boulais. A l'arrivée au dépôt de Bordeaux, Joseph Ardiet était décrit avec des cheveux noirs, un visage rond, le front haut, les yeux bruns, le nez petit et une taille de 5 pieds.


Un an plus tard, le signalement fait par le brigadier de Vannes décrivait un individu d' « environ 5 pieds, cheveux et sourcils châtains bruns, barbe naissante, les yeux roux, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne, une cicatrice au front sur le sourcil gauche, visage uni ».


Les cheveux châtains bruns rappellent la chevelure noire de la première description, sachant que les cheveux noirs sont en réalité une couleur brun profond. La forme arrondie du visage dans les deux cas et les yeux « roux », c'est-à-dire marron ou bruns, tout cela évoque bien des caractéristiques signalétiques identiques. Quant à la cicatrice au sourcil, il n'est pas impossible, compte-tenu de son dénuement et du délabrement de ces effets, que Joseph ait connu quelque mauvaise expérience au cours de son dernier périple.


Joseph a été condamné en même temps qu'un autre individu de Dole, François Bossolet. Ce dernier était dit « praticien », c'est-à-dire notaire ou plutôt, compte-tenu de son âge, clerc. Nous avons retrouvé cet individu. Là encore, les données inscrites dans le registre étaient approximatives. Il s'agissait en fait de Claude François Julien Boisselet, né à Dole le 21 juillet 1769. Il était le fils d'André Boisselet, maître-écrivain à Dole et de Marguerite Granger, et son prénom d'usage était François (il est ainsi prénommé dans l'acte de mariage de l'une de ses sœurs en 1785 à Dole). Lui aussi était fils de bonne famille.


Acte de naissance de Claude François Julien Boisselet
Acte de naissance de Claude François Julien Boisselet (AD 39) - cliquer pour agrandir

Mais que faisaient nos deux jeunes francs-comtois à Bordeaux ? Et pourquoi ont-ils été arrêtés ? Le motif de leur emprisonnement ne figure pas dans le registre. Il faudrait consulter les archives judiciaires de la Gironde pour en avoir connaissance. Tout ce que l'on sait de leur condamnation c'est qu'elle émanait du tribunal prévôtal de Bordeaux. Leur âge ne correspondait pas à celui de jeunes recrues. Par ailleurs, ils étaient enfermés au dépôt de mendicité et non en prison.


Les dépôts de mendicité

La définition que donne Pierre Pinon, architecte et historien, de ces établissements est la suivante :

source : Pinon Pierre. Dépôts de mendicité. In: Lieux d'hospitalité, hospices, hôpital, hostellerie. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, 2001.
source : Pinon Pierre. Dépôts de mendicité. In: Lieux d'hospitalité, hospices, hôpital, hostellerie. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, 2001.

Créés dans tout le royaume suite à l'arrêt du Conseil d’État du 21 octobre 1767, l'histoire de ces dépôts est assez chaotique. Peu d'établissements ont subsisté jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, et ils furent même temporairement supprimés sous la Révolution, jusqu'à ce que Napoléon les rétablisse. Celui de Bordeaux ferma ses portes en 1813, par manque de ressources, mais un nouveau dépôt fut reconstruit en 1827.


Quand Joseph et son comparse y furent enfermés, le dépôt accueillait 75 hommes et 41 femmes. Parmi eux, des vieillards, des enfants et même des nourrissons ! Pour la plupart, il s'agissait d'une première condamnation, mais certains étaient des récidivistes. Relativement nombreux étaient ceux qui s'évadaient. Joseph et François figurent parmi les 9 personnes emprisonnées au cours du mois d'octobre 1787. Parmi eux, deux femmes, l'une bonnetière et l'autre sans profession jugée pour sa « conduite scandaleuse ».

François était le plus jeune des hommes incarcérés ce mois-là et surtout, le seul à exercer une profession rentable. Les autres exerçaient de petits métiers tels que boutonniers, cardeur de coton, tailleur de pierre ou parfois aucune profession. Deux hommes de 43 et 54 ans étaient même invalides, chacun estropié d'une jambe.


On remarquera qu'aucun d'eux n'était natif de la Gironde ; ils venaient au contraire de régions fort diverses  : Franche-Comté, Périgord, Gévaudan (Languedoc), Limousin, Bretagne, Dordogne et Charente-Maritime. Il y avait même un sarde « attaqué de la maladie vénérienne ».


Carte de la France divisée en ses principales provinces. 1 : 2 400 000 env. 1780 (gallica.bnf.fr)
Carte de la France divisée en ses principales provinces. 1 : 2 400 000 env. 1780 (gallica.bnf.fr)

D'après ce que l'on sait des dépôts de mendicité en cette fin d'Ancien Régime, les « internés » y recevaient les traitements les plus divers, selon les moyens et le bon vouloir de l'intendant qui en avait la charge. Le but de ces dépôts était de répondre à « la destruction de la mendicité et du vagabondage », jugés sources de danger potentiel. On considérait que la mendicité étant la conséquence du manque de travail, il fallait, chaque fois que cela était possible, offrir de l'ouvrage aux détenus. Ce qui, la plupart du temps, n'était rendu possible que grâce aux efforts des offices de bienfaisance. Il s'agissait aussi de faire le tri entre les « vrais » pauvres, qui méritaient la charité de leurs concitoyens, et les individus réduits à la mendicité par oisiveté. Ceux qui refusaient de travailler étaient envoyés en prison.


La peine de Joseph prit fin au bout de sept mois, le 15 mai 1788. Là, nous nous amusons à soumettre une hypothèse qui, bien qu'hasardeuse, donne un éclairage plutôt cohérent à notre recherche.


Nous savons que moins de deux mois après sa sortie, Joseph est rentré dans son Jura natal. A-t-il bénéficié d'une aide familiale pour cela ? Rappelons-le, il était alors sans-le-sou. Quoiqu'il en soit, le premier juillet 1788, il se faisait remettre son passeport à Lons-le-Saunier. S'ensuit l'histoire que nous connaissons et sa nouvelle arrestation.


L'idée que nous avançons résulte de la lecture du registre d'écrou de Bordeaux. Nous y avons trouvé mention d'une certaine Marie Vincente Le Gludy, native de Locminé. Nous sommes persuadée qu'il s'agit là de Vincente Le Gludic.



La jeune fille avait été incarcérée 3 ans pour vagabondage et suspicion de vol (? Le document que nous avons trouvé est malheureusement coupé). Elle était entrée au dépôt le 9 juin 1785 à l'âge de 22 ans et fut libérée le 26 mai 1788. On retrouve les mêmes variations de noms que dans le cas de François Boisselet, mais une longue pratique de la généalogie nous amène à penser qu'il s'agit bien de notre jeune femme, née à Locminé en 1762.


De là découle une nouvelle version de l'histoire. Joseph et Vincente se seraient connus au dépôt de mendicité de Bordeaux et seraient tombés amoureux. Ils auraient décidé de se marier à Lorient où l'on aurait dit à Joseph « qu'on pourrait les marier pour 30 livres ». Mais pour cela, il leur fallait obtenir certains documents. Joseph devait se procurer son acte de baptême, l'acte de décès de son père et un acte notarié signifiant le consentement de sa mère et tutrice (à défaut de sa présence au mariage). C'est certainement la raison de son retour dans le Jura. Il est possible que Vincente l'ait accompagné et peut-être Joseph l'a-t-il présentée avec espoir à sa famille. Sans le consentement de sa mère, Joseph et Vincente pouvaient se marier, mais alors Gilberte Thévenot était en droit de déshériter son fils.


Les événements semblent démontrer que celle-ci refusa cette union. Joseph est-il réellement parti à Redon visiter des parentes avec sa sœur ? Ou bien était-ce un stratagème pour s'enfuir avec sa bien-aimée ? L'hypothèse du brigadier selon laquelle Joseph l'avait fait passer pour sa sœur Marguerite tient la route ici. Quant à ses frusques, on peut encore imaginer qu'il s'est fait passer pour un mendiant. Après tout, son grand-père avait les moyens de le faire rechercher...


Bien entendu, tout cela n'est qu'hypothèse et nous le présentons comme tel.

(à suivre...)


Voir l'article précédent : Joseph ARDIET, mendiant par amour


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