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Joseph Ardiet, mendiant par amour

Jeune mendiant au XVIIIème siècle                        (image créée par IA)
Jeune mendiant au XVIIIème siècle (image créée par IA)

Les archives de la maréchaussée nous permettent parfois de mettre au jour de singulières histoires. La tranche de vie que nous avons reconstituée ici prend place un peu avant la Révolution en Bretagne. Mais pour les protagonistes, la révolte était d'une autre nature...


Olivier Pierre Guillaume Boulais et Mathieu Guyaud, deux brigadiers de la maréchaussée de Bretagne sous la lieutenance de Vannes étaient en résidence à Hennebont. Le 18 septembre 1788, alors qu'ils patrouillaient dans la cité aux heures de la fin du marché, ils aperçurent dans la foule un jeune homme et une jeune fille fort mal vêtus qui paraissaient étrangers à la paroisse. Soupçonnant deux vagabonds, les cavaliers menèrent leur monture jusqu'à eux et les interpellèrent.


Interrogé, le jeune homme dit se nommer Joseph Ardiet et être natif de Lons-le-Saunier dans le comté de Bourgogne. Il leur présenta le passeport suivant et déclara se rendre à Lorient dans l'intention de se marier avec la jeune fille.


Passeport daté de 1788 au nom de Joseph ARDIET

La pièce paraissait en règle. L'acte avait été délivré à Joseph, écrivain de profession, afin que lui et sa sœur Marguerite puissent se rendre ponctuellement dans la Province de Bretagne pour y voir leurs parents. Mais le nom de Marguerite avait été rayé. Les brigadiers en demandèrent la raison et voulurent savoir où Joseph avait laissé sa sœur. Il leur répondit qu'elle était demeurée chez des parentes à Redon, tandis que lui-même poursuivait sa route avec la jeune femme. Tous deux avaient résolu d'aller à Locminé afin qu'elle puisse y retirer ses papiers, pour ensuite se rendre à Lorient. Là-bas, on pouvait les marier pour 30 sols.


Vincente le Gludic était née le 4 janvier 1762 à Locminé et avait perdu ses deux parents. C'est grâce à son extrait de baptême et aux extraits mortuaires de ses père et mère qu'elle put justifier de son identité. Les actes étaient signés de la veille et de l'avant-veille. Les jeunes gens étaient donc déjà passés à Locminé et se trouvaient en chemin vers Lorient lorsqu'ils furent appréhendés par la maréchaussée. D'après Joseph, ils avaient fait route ensemble depuis la Bourgogne mais Vincente avait égaré son propre passeport.



Le brigadier Boulais soupçonnait Joseph de lui en imposer (au sens ancien, cela signifie tromper, abuser). Pour lui, « il n'était pas possible de croire que dans la mauvaise situation où ils étaient il leur était possible de se marier » ; ils n'avaient même pas les papiers requis pour cela. En effet, leurs documents n'étaient pas conformes pour un mariage, ceux de la jeune fille n'étant pas « égalisés » (légalisés?) et Joseph ne détenant qu'un passeport rendu douteux par le nom rayé.


Par ailleurs, l'allure de Joseph et Vincente « réduits à la dernière des misères » - Joseph marchait presque nus-pieds - convainquirent les brigadiers qu'ils avaient affaire à deux mendiants. Peut-être même avaient-ils fait un mauvais coup. Assurément, ils allaient parcourir le pays en vagabondant et en mendiant, ce qui était interdit par la loi. En conséquence, les deux jeunes gens furent arrêtés et menés dans les geôles de la ville.


Voilà le procès-verbal qui fut dressé contre eux.


Source : 15 B 1 - Procédures et correspondances, 1788-1790 - 15 B 1 (AD56)
Source : 15 B 1 - Procédures et correspondances, 1788-1790 - 15 B 1 (AD56)

D'après la date indiquée sur le passeport de Joseph, ce dernier était parti de chez lui depuis plus de trois mois. Il faut dire que le comté de Bourgogne était distant de plus de 600 kilomètres. Le signalement de Joseph nous donne le nom de ses parents : Nicolas Hyacinthe Ardiet, défunt, et Gabrielle Thévenot. Ce qu'il ne nous dit pas en revanche – c'est que Joseph était le petit-fils d'un autre Joseph Ardiet, huissier royal au présidial et baillage de Lons-le-Saunier. Sa mère, Gabrielle, était la fille d'un bourgeois de Dole et son père Nicolas, maître coutelier. Joseph était donc issu d'une famille bourgeoise. Quant à Vincente, elle était âgée de 26 ans et était la fille orpheline de Joseph Gludic et de Perrine Cranic, de la paroisse de Locminé en Morbihan. Les registres paroissiaux ne nous donnent aucune indication sur la profession de ses parents, mais tout nous laisse à penser que la jeune fille était pauvre.


Joseph avait assuré qu'« ils se connaissaient depuis longtemps », mais il est peu vraisemblable que Vincente l'ait accompagné depuis la Bourgogne. Plus sûrement, Joseph aura rencontré Vincente au cours de son séjour en Bretagne. Amoureux mais promis à un autre avenir, il est aisé de croire qu'il a fugué pour se marier avec elle. A cette époque, il n'était pas question qu'un fils de bonne famille s'unisse à une fille de basse extraction. Car il est une évidence dans cette histoire : les deux jeunes gens n'avaient pas l'autorisation des parents de Joseph pour se marier. Dans le cas contraire, il aurait présenté aux brigadiers une procuration de leur part puisque ceux-ci n'étaient pas du voyage. A 26 ans, Vincente était majeure quant au mariage. En revanche, il aurait fallu que Joseph ait 30 ans révolus pour pouvoir se marier sans le consentement de son père ou d'un tuteur.



Une note en bas du procès-verbal nous apprend que Joseph et Vincente passèrent quatre jours dans les geôles d'Hennebont. A leur sortie, on leur remit chacun 9 sols « pour subsistance jusqu'à Vannes ». Cette somme était allouée à chaque prisonnier transféré au dépôt de mendicité de Vannes. Ce dernier se situait à 9 lieues (plus de 40 km) et il fallait bien que les détenus puissent se nourrir jusque-là. Or, il était d'usage en Bretagne, selon un décret royal, de fournir à chaque mendiant transféré 2 sols par lieue ainsi qu'un cheval d'ordonnance pour se rendre de brigade en brigade. On remarquera que le compte n'y était pas.


Les deux jeunes gens furent conduits sous escorte à Vannes le 22 septembre 1788. A partir de là, nous perdons leur trace. Il faudrait consulter les registres d'écrou du dépôt de mendicité pour savoir combien de temps ils y sont restés. En général, pour une première condamnation avec un délit similaire, la peine d'enfermement était d'un an.


Une longue et difficile mise à l'épreuve pour nos jeunes tourtereaux...


Ce simple procès-verbal a éveillé notre curiosité et nous avons voulu savoir si les jeunes gens se sont finalement mariés. Mais nos découvertes furent quelque peu surprenantes.



Pour ceux qui souhaitent en savoir plus,

rendez-vous d'ici quelques jours pour la suite de leur histoire.



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